Un été de Fantasy 2016

Un été de Fantasy 2016

Messagepar Greenheart » Jeu 11 Aoû 2016 20:30

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En avant-première du numéro 3 du fanzine ebyen...

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Dans la forêt qui marche...

Une nouvelle de Fantasy-Steampunk de David Sicé.

Pour adultes et adolescents.

1.



Roland tenta en vain d’apercevoir l’oiseau qui chantait tout là-haut. D’une petite tape, il fit signe à son cabri d’avancer sur le tronc sinueux à l’écorce toute crevassée. De partout, les feuillages frémissaient – de partout le danger pouvait surgir, et ni lame, ni canon ne garantissait de pouvoir le stopper.

Derrière lui, le concert de chuintements qui l’agaçait tant, reprit : le six-pattes du jeune Lord Marc Venator, reprenait lui aussi sa marche. Le vent qui tournait, renvoya en plein les narines de Roland l’odeur détestable de l’alcool que brûlait l’énorme machine.

Lord Marc lui-même l’agaçait au plus haut point – cet Albionnais, pourtant du même âge que lui, croyait que tout lui était dû. Il lui arrivait même de l’appeler Tomazo, comme son second valet-de-pied ! Mais comme alors Roland ne répondait jamais, le jeune Lord était bien obligé de se rappeler de son nom et surtout de son rang de Chévayer.

Roland se détourna et ricana silencieusement : quelle numéro ce Marco, avec son chapeau haut-de-forme qui lui tombait trois fois à cause des branchettes basses, avant qu’il ne remonte dans son véhicule, plutôt que de renoncer à son couvre-chef. Les cheveux cuivrés gominés, les petites rouflaquettes et sa peau pâle l’aurait vite fait roué de coups s’il avait essayé de faire partie de leur bande, dans le village alpin, et quand bien même le sieur était de haute taille : de toute manière, il était maigre comme une asperge ! La bande à Roland l’aurait cassé en deux au premier regard un peu hautain.

Le cabri avançait sans traîner d’un pas sûr, et Avilo – c’était le nom de l’animal, avait un instinct sûr, aussi Roland laissa son imagination un peu vagabonder. Le Lord Marc avait beau être puant, lui au moins avait vu autre chose que l’archipel des Alpes. Il connaissait London, et Paris et sans doute nombre de ces villes que l’on disait magnifiques et que Roland n’avait vu qu’en gravure et en lanterne. Toutes roulaient autour du monde sur le tapis végétal des forêts ambulantes, tandis que lui, le petit Chévayer Roland, devait se contenter de sautiller d’un point à l’autre de la montagne – non pas qu’il ne vécut point d’aventures périlleuses mais…

Avilo s’était figé, frémissant. Le cœur de Roland se mit à battre plus fort, et il leva la main – et Lord Marco arrêta sa machine, comme d’habitude avec grand retard et à moins de deux toises de son éclaireur. Devant eux, la cathédrale végétales toute décorée de ses lianes fleuries, verdoyaient de plus belle. Les oiseaux continuaient de chanter comme si de rien n’était, mais les feuillages semblaient respirer lentement – se gonflant et retombant en soufflant. Une pluie fine de rosée se mit à tomber tout autour d’eux.

Avilo ne voulait pas faire un pas de plus. L’énorme tronc sinueux qu’ils avaient suivi jusqu’à présent montait encore sur quelques toises, puis, ayant fait sa bosse, devait redescendre, mais cela, Roland ne pouvait le voir de là d’où il était. Avilo mit pied à écorce et gravit les dernières toises jusqu’au sommet de la bosse.

Et là, il comprit.

Le tronc géant qu’il suivait était complètement déchiqueté passé ce point. Leur route ne reprenait qu’à des centaines de toises, de l’autre côté de l’abîme, et avait sans doute déjà commencé à pourrir. Aucun canon n’était assez puissant pour faire de tels dégâts… L’œuvre de Yosfater ? Le nez de Roland se plissa de dégoût alors que la touche d’Otto de Rose du jeune Lord venait lui chatouiller les narines : Marc Venator se tenait déjà à ses côtés, et Roland dut admettre que lorsque le grand niais voulait aller vite et discret, il en était parfaitement capable.

« La seule route pour le Castel Bleu, n’était-elle pas ? » demanda Lord Marc.

« Non, et de loin… » répondit Roland, en crachant dans le vide.

Roland s’amusa du dégoût-éclair qu’il avait pu surprendre dans l’expression d’ordinaire impassible du jeune albionnais.

« Nous trouverons un chemin, assura Roland en revenant à son cabri. L’animal tourna lentement la tête et l’inclina, sans décroiser son regard de celui de son cavalier : Avilo pointait une corne en direction de la borne la plus proche, un petit coin à tête carrée blanche profondément enfoncé entre deux larges écailles d’écorce.

« Un chemin assez large pour ma six-pattes ? » demanda Lord Marc : « Le chargement que je transporte est lourd et précieux – je ne saurais abandonner aucun de mes livres ou de mes instruments : certains sont uniques. »

Mais Avilo n’indiquait pas la borne : il indiquait les troncs multiples hérissé d’épines d’un rosier géant, qui faisait mine d’être immobile, sans y parvenir tout à fait – sans doute un jeune, que la curiosité enhardissait. Mais avait-on besoin de hardiesse quand une seule de vos épines pouvait décapiter un homme ou lui trancher les deux jambes d’un coup ?

Lord Marc reprit : « Mais savez-vous au moins ce qu’est un livre, et quelle valeur certains livres peuvent avoir ? »

Roland avança tranquillement en direction de la borne, et des branches du rosier plus épaisses que lui. La pluie de rosée se remit à tomber.

Lord Marc, profondément vexé, une fois de plus, appela : « Tomazo ? »

De peur que le jeune Lord ne le suive, Roland leva la main dans sa direction.

Les pointes des épines se redressèrent, preuve que le rosier géant n’était ni endormi, ni sénile. Roland se rappelait les paroles de son maître d’armes : les Rosiers géants sont comme des dragons – ils ne crachent pas le feu, mais tous sont empoisonnés, la moindre éraflure te fera te tordre et tomber et mourir dans la minute, ou pire, dans l’heure. Leurs fleurs sont autant de gueules dont l’haleine est si violente que tu ne pourras plus respirer, à moins de porter l’un de ces scaphandres si lourds que personne ne peut se battre avec.

Alors l’un des troncs, le plus proche du bord de leur route d’écorce, se mit à monter lentement, et une vestale de marbre désarticulée et aux couleurs presque effacées apparut. La statue hocha la tête en direction de Roland : « Salut à toi, beau voyageur ! » souffla une voix de femme qui semblait venir de derrière la statue.

« Salut à toi, majestueux Rosier, répondit Roland ; mon nom est Roland d’Avrièz. Nous connaissons-nous ? »

« Roland d’Avriez, je suis enchantée de te connaître. Le nom que je l’offre aujourd’hui est Ariane, car je te rencontre à cette heure où tu te découvres égaré, toi et tes serviteurs ! »
« Ses serviteurs !?! » s’indigna Lord Marc, dans le dos de Roland, qui l’ignora.

La statue se mit à tressauter, tandis que le rosier riait délicieusement. Le bras de pierre descendit et présenta une main brisée, que de solides petits tentacules violacées faisaient s’ouvrir. Roland ne pouvait s’empêcher de s’émerveiller : comment une aussi massive créature végétale pouvait-elle faire se mouvoir aussi délicatement un tel objet, et surtout, comment un tel arbuste monstrueux pouvait s’être aussi bien instruit des gestes humains – c’était comme si il lui était venu à lui, Roland d’Avrièz, de dialoguer avec une fourmi au moyen d’une marionnette à l’échelle de l’insecte !

« Ariane, je suis enchanté de connaître… »

Et Roland s’inclina légèrement… parce que plus bas, aurait été particulièrement dangereux, si le végétal s’était avéré vicieux. Derrière lui, Avilo émit un claquement sec, et Roland se redressa : une seconde statue portée par un autre tronc. C’était cette fois un soldat du début du siècle en uniforme et en armes, parfaitement conservé, et Roland ne se put s’empêcher de sursauter, et dut rassembler tout son courage pour ne pas fuir sur le champ…

« Je suis Jean-Baptiste Cado, se présenta le soldat, un jeune homme très pâle mais aux lèvres et aux yeux parfaitement vifs, et si vous voulez, je vous servirai de guide. »

Le soldat n’attendit pas la réponse de Roland, et sauta du tronc qui le retenait sur la route d’écorce, et se mit, ridiculement, au garde-à-vous. La lame de sa baïonnette était parfaitement entretenue, et des guêtres jusqu’au tricorne, il semblait avoir jailli d’un tableau ou avoir été apprêté pour quelque musée des guerres d’avant la Folie Furieuse.

Pris d’un vertige, Roland ne put s’empêcher de demander : « Rosier, serais-tu nécroman ? »

Le monstre végétal répondit de sa petite voix fluette, indignée : « Je ne laisse pas pourrir mes fruits ! ».

Lord Marc, qui avait rejoint Roland, intervint : « Cessez dont de trembler Chevayer : ce rosier ne nous a pas fait cadeau d’un cadavre, mais d’une réplique, plutôt finement ciselée, je l’admets… »

Et passant devant Roland, le jeune albionnais poursuivait : « Nous avons affaire à un véritable artiste. Mais permettez-moi de me présenter, ma chère Ariane : je suis Lord Marc Augustus Vénator, et je me rends au Castel Bleu… »

La vestale accrochée au tronc s’inclina et sa tête se sépara complètement de son corps de marbre tavelé, seulement retenue par un tentacule violacé et velu épais : « Vous sentez bon… » souffla la voix féminine du Rosier géant, « Puis-je vous garder pour moi… »

Cette fois, ce fut au tour de Lord Marc de sursauter. Roland s’empressa de faire repasser le jeune albionnais derrière lui et répondit : « Lord Marc est mon serviteur ; sûrement vous n’entendez pas me priver de ma suite en un voyage aussi périlleux ? »

La tête de la statue recula et reprit sa place sur son cou : « Non… » soupira la voix féminine, déçue.

Ayant repris contenance, Roland prit : « Je vous remercie pour nous avoir fourni un guide, et nous sommes tous ici des plus impressionnés par votre art, et votre civilité… »

À ces mots, la statue s’inclina de nouveau : « Ni vous, ni nous, ne sommes des animaux… Il faut bien s’entraider… »

Et à nouveau, Roland ne put s’empêcher de demander : « Savez-vous qui a osé détruire l’arbre qui nous avais prêté son dos jusqu’ici ? »

La statue se redressa : « Il n’est que coupé en deux ; il s’en remettra… peut-être… un jour ; était-ce l’un de vos amis ? »

Roland se redressa à son tour – il n’était pas bien grand, ce qui était une qualité des plus appréciables quand il fallait monter un cabri ou toute autre monture un peu rapide et agile sur la terre végétale : « J’aime tous les arbres qui n’essaient pas de me tuer, et, tant que cela me le sera permis, aucun n’aura jamais de raison de le faire ! »

Le tronc qui supportait la statue recula, tandis que les autres troncs du rosier s’agitaient et se démultipliaient comme les cous d’une hydre : « Je vais tendre mon dos du bout de votre route au bout de son autre moitié – il est plus large que votre char, je pense qu’il vous conviendra… »

Déjà, l’hydre-rosier rejoignait le sommet de la route d’écorce et rassemblait ses troncs, faisant se rétracter ses écailles acérées. Roland cria : « Comment vous remercier ? »

Et le rosier souffla : « Prenez soin de mon fruit, et quand il sera mûr, plantez son cœur dans l’une de vos vallées, et si je renais à vos pieds, prenez soin de moi, et racontez moi tant d’histoires que je pourrais à mon tour les raconter aux voyageurs aimables que j’aiderai en chemin… »

***

A suivre dans le numéro 3 de L'étoile étrange.

Tous droits réservés texte et illustration, David Sicé.

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